Par Steve Nadjar Le 30/01/2018 à 12h20 Rubrique Monde juif

Actualité juive : Quels sont les mécanismes psychologiques à l’œuvre dans la transmission transgénérationnelle du traumatisme ?

Nathalie Zajde : Cette question  préoccupe les psychiatres et les psychologues depuis les années 1970. Depuis l’époque où les descendants de survivants de la Shoah, essentiellement nord-américains, psychiatres, psychologues et psychanalystes, s’interrogent sur l’existence d’une transmission du traumatisme. Or, force est de constater qu’ils ne sont parvenus à isoler aucun invariant. Autrement dit, du point de vue psy, quelques soient les différentes approches, aucun symptôme ni aucun fonctionnement psychologique systématique n’a pu être repéré à la seconde génération. Mais cette absence de données peut facilement s’expliquer. En effet, la question, posée au travers du fonctionnement psychique individuel (psychiatrique ou psycho-dynamique), était au départ problématique : comment transmettre des symptômes ou un dysfonctionnement psychique dû à une expérience  vécue?  Cette question posée ainsi était intraitable car il est évident qu’une expérience est ce que le sujet  traverse, et ne peut donc pas, par définition, être transmise. Or les psy, enfants de survivants eux-mêmes, sentaient bien qu’entre les survivants de la Shoah et leur progéniture, il se passait quelque chose de particulier. Ils constataient que les interactions au sein des familles de survivants étaient d’une nature singulière, que la présence d’un passé de terreur et que le génocide auquel les parents avaient survécu et dans lequel la majorité de leur famille avait disparu méritaient une réflexion et une conceptualisation singulières. Et c’est finalement grâce  à l’ethnopsychiatrie que nous avons pu avancer dans ce domaine. L’ethnopsychiatrie est une approche de la psychologie qui prend en compte non seulement le sujet, son identité, sa lignée, sa culture, ses attachements, ses dieux, mais également son groupe politique, son histoire, son contexte et son parcours de vie. C’est dans ce cadre, durant plus de 25 années de recherches en psychologie clinique, au travers de dispositifs divers ayant accueilli et suivi plus de 2000 sujets survivants de la Shoah et membres de leur famille, dans l’équipe du Professeur Tobie Nathan, au Centre Georges Devereux,  que nous avons pu repérer une série de problématiques singulières, directement induites par le vécu de persécution et de destruction pendant la Shoah, qui se retrouvent aux générations suivantes. Ces problématiques sont sources de souffrances psychiques pouvant prendre des formes variées. Il s’agit de questions de fond que tout suivi psychothérapique doit révéler et auxquelles toute psychothérapie doit répondre pour être efficace. « Pourquoi la Shoah ? », «  Comment se fait-il que la mort soit passée tout près de mes parents et in fine tout près de moi, et nous ait épargnés ? », « Pour vivre quelle existence ? », « Pour avoir quelle descendance ? », « Que réclament nos morts disparus dans la Shoah ? », « Une nouvelle Shoah est-elle possible ? » « Comment faire cette fois-ci pour l’empêcher ? »

 

A.J. : Vous avez mis en place des groupes de parole au début des années 1990. Avez-vous repéré des différences entre les descendants de survivants dont les parents ont gardé le silence et ceux qui au contraire ont découvert la réalité de la Shoah grâce au témoignage de leurs parents ?

N.Z. : En effet,  l’équipe des enseignants-chercheurs du Centre Georges Devereux de l’Université de Paris 8 a été la première en France à mettre en place des groupes de parole d’enfants de survivants de la Shoah. Des groupes gratuits pour les usagers (comme tous les suivis psy que nous animons), ouverts à tous ceux qui étaient directement concernés par la question, quelque soit leur situation personnelle, leurs symptômes, leurs souffrances. C’est dans ce cadre que nous nous sommes aperçus que la question de la parole, de parler ou ne pas parler de la Shoah en famille était en réalité un faux problème. Je me souviens de ce jeune adulte, en 1990, au cours du premier groupe de parole, qui témoignait du fait qu’il connaissait la Shoah par cœur, comme s’il l’avait vécue lui-même tellement ses deux parents (survivants de ghettos et de plusieurs camps nazis en Pologne) n’avaient cessé de tout lui raconter depuis sa plus tendre enfance et qui pensait que c’était à cause de cette parole qu’il était envahi régulièrement d’angoisses particulièrement handicapantes ; et je me souviens également  de cette jeune femme qui se plaignait du fait que son père survivant d’Auschwitz, ne lui avait jamais rien dit, rien raconté, et qui pensait que c’était ce silence  qui était à l’origine de ses cauchemars et de ses terribles obsessions. C’est depuis ce temps que nous avons compris que le problème de la Shoah n’était pas d’en avoir parlé ou pas, le problème de la Shoah n’était pas un problème de parole, non, le problème de la Shoah, c’est la Shoah ! Autrement dit : les morts en masse, les persécutions, la disparition des communautés juives, et moyen d’éviter la survenue d’une nouvelle Shoah. Les psychologues ont voulu en faire une affaire de parole, de symbole, de représentation, là où les survivants et leurs descendants souffraient d’un événement psycho-traumatique, ayant des implications politiques, culturelles, sociales et religieuses. Je ne comprends pas bien pourquoi on s’est acharné à évoquer cette questions de la parole, du « devoir de parler », car au vu de ce que nous avons pu observer, on a même constaté que par moment, non seulement la parole n’a pas servi à éviter la transmission du traumatisme, mais qu’elle l’a même réactivée.

Nathalie Zajde est Maître de conférences HDR à l’Université de Paris 8, responsable de la Cellule d’aide psychologique des survivants de la Shoah et leurs descendants du Centre Georges Devereux*. Auteur de Enfants de survivants (1995), Guérir de la Shoah (2005), Les enfants cachés en France (2012), aux éditions Odile Jacob.

http://www.ethnopsychiatrie.net/CelluleSurvivants.htm