Je m’appelle Estelle Jacqueline Amar. Je suis née à Paris en 1935. Mes parents étaient tous deux originaires d’Algérie.

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Mon père en 1918

Mon père, Mardoché Maurice Amar est né en 1892 à Mascara (Département d’Oran en Algérie). Il est venu en France en tant que soldat, engagé volontaire en 1913 pour trois ans. Il ne quittera pas le front français jusqu’à l’Armistice.

 

Après la guerre, il s’installe à Paris et se lance dans le commerce, activité qu’il exerçait déjà en Algérie. Il ouvre des magasins de bonneterie de luxe et de chaussures ; le premier 85 avenue de Wagram, puis un second, 24 rue Royal.

Il crée sa propre marque, Fandor. Il connaît une belle prospérité.

 

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Mon père apprécie sa vie parisienne, mais n’oublie pas les siens. C’est à l’occasion d’une visite à sa famille en Algérie, qu’il fait la connaissance de ma mère.Famille Benayoun Algerie.jpg Ma mère, Marie-Jeanne Amar, est née à Oran en 1908. Elle est la cadette d’une fratrie de cinq filles et d’un garçon.

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La famille maternelle Benayoun en Algérie

mariage amar.jpgLeur mariage est célébré à Oran, en 1926.

Après les noces, elle suit son mari à Paris. La séparation d’avec sa famille et le départ de son pays sont restés pour elle toute sa vie durant, une immense déchirure.

Le jeune couple est installé à Paris et les naissances des enfants se succèdent. Le premier enfant est un garçon, Claude Lazare, né en 1927, il décède tragiquement à l’âge de 5 ans, lors d’un accident domestique. Une fille (Suzanne, qui devient l’ainée, née en 1929), puis un second garçon, Claude Lazare né en 1933, puis un troisième garçon, Jacques Henri, lui aussi décédé de maladie, nourrisson,  puis moi, née en 1935, et enfin, Edouard, un dernier garçon, né en 1938. La famille vit confortablement, dans le quartier de la Place Vendôme, à Paris.

Nous assistons à la montée de l’antisémitisme. De plus en plus menacés, nous nous installons au Raincy (une banlieue bourgeoise de la région parisienne) de juillet 1939 à mars 1941. La famille est alors composée de quatre enfants, deux garçons et deux filles. Durant cette période, mon père continue de s’occuper de ses boutiques. Il rentre encore de la marchandise, s’assure de la continuité des baux, paie les loyers en avance, il tente de mettre en place des mesures pour protéger ses biens.

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Mais dès mai 41, ses commerces sont placés sous le contrôle du commissariat aux questions juives. Nous sommes spoliés. Plus de boutiques, plus de maison.

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Au printemps de cette même année, l’insécurité est telle qu’il n’est plus question de rester au Raincy. Nous partons en zone libre. Pris dans un flot des réfugiés, nous nous dirigeons vers le sud, d’abord Orléans, puis Palavas-les-Flots et enfin Nice. Nos parents contactent rapidement les services sociaux et sanitaires, débordés, qui font de leur mieux pour aider. Nous habitons Villa Paul Alice, 105 Promenade des Anglais. Nous prenons nos repères. Il s’en suit une brève période d’apaisement, tous ensemble, dans notre nouvelle habitation. Cependant, dans la chambre de mes parents, trône une armoire massive à trois portes, où toutes nos affaires sont rangées et surtout les choses précieuses : les papiers, l’argent, le chocolat. La porte est fermée à clefs, seuls les parents y accèdent. La vigilance est de mise.

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Hôpital Lanval Nice 1940

En 1942, Suzanne, alors suivie à l’hôpital Lanval pour sa santé fragile, sera envoyée en convalescence, par la Croix rouge suisse au Chambon-sur-Lignon.

 

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Son absence laisse un vide étrange. L’inquiétude des parents est palpable. Tout cela est bien incompréhensible pour nous, les petits. claude amar 1942.jpgClaude est dorénavant l’aîné des trois enfants. Il a 9 ans et est conscient qu’il se passe quelque chose de grave.

Nous continuons à vivre tant bien que mal. Claude et moi n’allons plus à l’école. Nous vivons dans la crainte permanente d’un danger dont nous ignorons la nature réelle et nous nous rapprochons davantage les uns des autres.

 

allemands Nice.jpgUn jour, ma mère rentre à la maison essoufflée, tremblante, elle raconte avoir été suivie depuis le square à proximité de la maison jusqu’à notre porte. C’est décidé, nous devons partir à nouveau. Nous sommes en septembre 43, les Allemands sont partout dans la ville, la Gestapo et la milice sont en place.

Mes parents décident de se réfugier à Aspremont dans l’arrière-pays, où mon père a loué une maison.Aspremont.jpg

Au matin du 6 octobre 1943, ma mère, Édouard et moi partirons les premiers.  Ma mère appréhende la séparation mais il n’est pas possible de faire autrement car mon père doit absolument passer à la banque afin de retirer de quoi assurer notre retraite et récupérer les tickets de rationnement alimentaire, dont nous ne pouvons nous dispenser. De nombreuses denrées essentielles manquent. Claude veut rester avec mon père, qui, sur son insistance, accepte de la garder avec lui. Le matin, de très bonne heure, nous sommes prêts. Nous nous séparons le cœur serré d’appréhension et d’inquiétude. Nous prenons le car. Édouard s’endort. Lorsque nous arrivons au village, l’après-midi est bien entamée. C’est un grand soulagement pour ma mère d’avoir dépassé le danger. Elle s’occupe, cherche ses repères, fait le tour de la maison et organise les choses. Elle commence à préparer le souper ; puis s’aperçoit de la pénombre. Quelque chose ne va pas, ils devraient être là.

L’attente est là, insidieusement indicible. L’angoisse étreint ma mère peu à peu. Nous allons au bout de l’allée écouter les bruits de la route. Je suis collée à ma mère et lui serre bien fort la main. « Ça y est, on les a pris ! » répète-t-elle en boucle. Elle pleure, geignant sa douleur dans la nuit.

Les premières lueurs de l’aurore nous trouvent sur la route. Nous devons faire le chemin à pieds, car nous n’avons pas un sou pour prendre le car, et la peur que nous soyons remarqués et arrêtés envahie nos esprits. Ma mère porte d’un bras Édouard qui pleure et ne veut pas marcher, de l’autre, un sac gonflé par quelques effets indispensables. Elle a abandonné le reste dans la maison. Au bout d’un moment, épuisée, elle pose Édouard à terre et le tire par le bras. Il pousse des cris. Heureusement la route est déserte et descend. Progressivement le soleil se lève. Je suis à la remorque. Je porte un sac. Les larmes de ma mère coulent. Ses yeux, cachés par des lunettes noires, sont gonflés par les pleurs et une nuit sans sommeil.

Soudain sur la route, un soldat apparait, il tient en laisse un berger allemand. Il monte, nous descendons, nous allons le croiser quand il se retourne et appelle ma mère d’une voix forte et, gutturale « Fraulein ». Épouvantée, ma mère continue sa route sans se retourner, elle accélère le pas, tirant Édouard qui est devenu muet à l’approche de l’homme. Je m’accroche aux pans de sa robe. Je pleurniche me retenant de fondre en larmes. J’ai très peur du chien. Malgré les injonctions du soldat, ma mère ne répond pas, ni ne s’arrête. Finalement, il vient à nous, tenant dans sa main un portefeuille qu’il tend à ma mère. Ce portefeuille, il est à nous et contient tous nos papiers. Ma mère ne tient plus sur ses jambes. Elle récupère son précieux bien tout en remerciant le soldat d’une voix blanche. Il claque des talons effectuant un salut hitlérien. Et enfin, dans un demi-tour sur lui-même, il claque à nouveau des bottes reprenant la direction opposée à la nôtre. Ma mère est livide, elle reprend Édouard dans ses bras et nous reprenons notre marche.

excel nazi nice.jpgNous arrivons épuisés promenade des anglais. Nous apprenons alors à travers le témoignage du voisinage, les détails de l’arrestation de mon père et mon frère. La veille, après avoir effectués leurs achats, ils ont été interpellés par deux hommes qui ont exigés de voir leurs papiers. Mon père et mon frère sont alors montés à l’appartement prendre des affaires, escortés de l’un d’eux. Claude est redescendu tenant une petite valise, mon père blême à ses côtés. Embarqués à l’arrière de l’estafette, ils ont été emmenés à l’hôtel Excelsior.

Les gens nous préviennent alors : « Surtout ne montez pas, des scellés sont posés sur la porte de votre appartement ! ». Il ne faut pas rester là, il nous faut nous éloigner d’ici rapidement. Qu’allons-nous devenir sans la protection de mon père ?

sainte therese.jpgMa mère décide d’aller à l’institution religieuse Sainte-Thérèse de l’enfant Jésus, et sollicite l’aide des religieuses avec qui nous sommes en contact depuis notre arrivée à Nice.sainte therese nice.jpg

Édouard est placé immédiatement dans une famille d’origine italienne catholique. Ma mère et moi sommes hébergées à l’Institution Sainte-Thérèse de l’enfant Jésus dans l’attente d’une solution.  Nous sortons peu. Nous devons être prudentes.

Grace aux sœurs, nous rencontrons le Réseau Marcel.

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Le couple du Réseau Marcel: Moussa Abadi et Odette Rosenstock

Je suis placée à mon tour. Édouard et moi changeons de nom. Mon premier placement se fait au-dessus d’Antibes chez un couple âgé qui pourrait être mes grands-parents. Ils sont sévères. Dans la cuisine, accroché au mur, un martinet. Voilà ce qui m’attend si je ne suis pas obéissante !

Il m’est difficile de tenir ma clandestinité. Pourquoi mon nom m’est-il interdit ? Pourquoi dois-je être quelqu’un d’autre ? Je suis récalcitrante. Je n’hésite pas à dire que mon nom est Jacqueline Amar et non Jacqueline Armani. Mon attitude est une menace pour les personnes qui nous protègent, et les enfants cachés comme moi. À mon détriment, je change donc souvent d’endroit, parfois au risque de ma vie. Je suis placée en pension. Édouard me manque beaucoup. La séparation avec ma mère m’a laissé désemparée, totalement perdue. Il n’est pas rare que je m’endorme dans l’immense dortoir anonyme en pleurant sous les draps. À 8 ans, je n’ai pas une compréhension très claire des évènements. J’attends… mes frères, ma grande sœur et mes parents.

Pendant tout ce temps, ma mère habite Nice. Elle tricote pour la Croix rouge, ce qui lui rapporte quelques sous. Elle est hébergée dans une chambre chez une famille niçoise.

download-1.jpgJe me souviens nettement du lieu où j’étais à la libération. Dans l’air quelque chose d’impalpable nous unissait les uns aux autres, instinctivement, sans rien dire. Des pensées désordonnées m’envahissaient, la liberté de vivre sans se cacher, se retrouver ensemble, et d’en finir avec l’insécurité et la peur. J’avais passé en boucle dans ma tête de petite fille de nombreuses retrouvailles, nous réunissant tous à nouveau, dans un happy end, mais rien de tel ne se passa.

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Suzanne est prise en charge par l’O.S.E. en attendant la réunification de la famille. Mais elle prendra son indépendance rapidement et ne reviendra jamais avec nous.

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Édouard reste dans sa famille d’accueil. Au début,  c’est uniquement le temps d’améliorer notre situation, mais n’ayant pas connu d’autre famille, il restera vivre dans la famille niçoise.

 

Dès la fin de la guerre, j’ai retrouvé ma mère à laquelle je suis très attachée. Je ne la quitte plus d’une semelle. Elle est retournée promenade des Anglais où nous habitions, pour obtenir un certificat de déclaration de domicile. Elle y a rencontré la gardienne que nous connaissions bien, et qui était présente, au moment de l’arrestation de mon père et de Claude. Ébahie, ma mère reconnait au doigt de la gardienne une de ses bagues, de celles restées dans l’appartement. Dans l’appartement, il n’y a plus rien. Il a été totalement vidé pendant notre fuite.

Sans toit, ni ressource, et toujours dans l’ignorance du destin de Claude et  de mon père, nous nous installons chez ma tante maternelle dans un village à Damazan. Quelques mois plus tard, nous regagnerons Paris toutes les deux. Nous nous retrouvons toujours dans l’attente et la solitude. Ma mère doit se battre sur tous les fronts.

Ce n’est que bien plus tard que nous apprendrons que de l’hôtel Excelsior à Nice, Claude et mon père ont été convoyés vers Drancy, Drancy_-_dec_1942 - copie.jpgd’où ils sont partis le 30 octobre vers Auschwitz et ont été déclarés « mort pour la France » (puis plus tard « mort à Auschwitz ») le 2 Novembre 1943.    images.jpg

 

 

 

Ma mère se battra pour obtenir la restitution de nos biens spoliés et aryanisés depuis notre fuite de Paris, en mai 1941. Une première restitution nous autorise enfin, à vivre « chez nous » dans notre appartement parisien.

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Je retourne à l’école et prépare le certificat d’étude primaire.estelle  Amar enfant.jpgcarte reduc estelle amar.jpg

Par la force des choses la vie va continuer et suivre son cours. Il nous faut redresser la tête en silence et nous fondre dans la foule en y  trouvant une place…

 

 

 

Aujourd’hui 15 Aout 2019 : 75ème anniversaire du débarquement de Provence. Je déambule dans ce passé sans cesse revisité à la recherche de leurs traces. Nul Kaddish ne mettra fin à cette longue errance, traversée d’espoir et de doute. Notre tragédie, nos vies détruites et celles de tant d’autres indissociables de moi, leurs âmes errantes n’ont jamais cessé de m’habiter sans jamais m’empêcher de vivre.

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Pause d’une plaque en mémoire de mon frère Claude et d’autres enfants déportés, à l’école Saint-Pierre d’Arène à Nice en 2007.

 

Article réalisé par Estelle Amar aidée d’Audrey Aboab, Elisabeth Malka et Nathalie Zajde -Centre Georges Devereux, Cellule d’aide psychologique dédiée aux survivants de la Shoah et à leurs proches