Ce n’est pas vrai que tout va bien maintenant que la guerre est finie et que je retrouve maman. La guerre est finie mais quand je retrouve maman, je me rends bien compte qu’elle n’est pas comme les autres mamans.

Elle ne me prend jamais dans les bras ou sur ses genoux.

Elle ne me touche pas.

Elle n’est pas gentille avec moi comme elle l’est avec ma sœur et surtout mes frères.

Comme un tison sauvé du feu p.23

Si vous voulez savoir ce qu’est un bébé caché orphelin de la Shoah, lisez le livre-témoignage de Meïra Barer, Comme un tison sauvé du feu qui vient de paraître aux éditions Les 3 colonnes.51x3H-cY2zL._SX350_BO1,204,203,200_.jpg

Un bébé caché-orphelin de la Shoah a ceci de particulier : il était trop petit pendant les événements pour avoir conservé le souvenir du ou des parents que les nazis ont sauvagement et systématiquement assassinés. Et ainsi, toute sa vie durant, les bébés cachés cherchent à retrouver le visage, l’odeur, la démarche, la présence de ceux dont on les a atrocement séparés et injustement privés trop tôt et à jamais. Comment vivent-ils, tout en cherchant à saisir ne serait-ce qu’un élément, un seul, de la personnalité des disparus? Afin que leur soit restitué le sentiment d’être l’enfant d’un père, l’enfant d’une mère, d’avoir, un temps, eu des parents. Un bébé caché c’est un être qui passe son existence – secrètement, sans pouvoir l’avouer à quiconque au risque de passer pour un fou – à se demander comment rentrer enfin en contact avec les personnes les plus proches de lui, ses parents, mais qui, depuis la Shoah, depuis cette dramatique séparation, sont demeurés d’éternels étrangers.

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Monique Bursztejn à 1 an et demi

Meïra Barer, née Monique Bursztejn, nous raconte, avec fougue et sensibilité, sans jamais larmoyer, sa vie d’enfant juive de parents originaires de Pologne, née à Paris au mauvais moment, en octobre 1941.

Sa sœur et son frère ainés sont déjà à l’abri, cachés chez des Français en dehors de Paris, quand le 16 juillet 1942, la police française monte dans l’immeuble du 134 du faubourg Saint-Martin arrêter les familles juives dont la famille Bursztejn. Le père est absent. Il pensait, comme tant d’autres, que seuls les hommes seraient inquiétés. Les gendarmes embarquent Madame, son bébé Monique, et les grands-parents. Quand Monsieur Bursztejn rentre chez lui, il est dévasté, et court au commissariat pour faire libérer les siens. Il sera arrêté à son tour. Mais le bébé, la petite Monique, est déjà l’être qu’elle demeure jusqu’à aujourd’hui, hyper sensible, intrépide et rebelle. Elle se révolte. Elle hurle sans discontinuer. Un gendarme craque. Il s’adresse à la maman en lui disant qu’elle n’a qu’à sortir avec son bébé pour le nourrir et ne pas revenir ! Il propose même au père de Monique de partir avec eux. Mais Monsieur Bursztejn ne veut pas laisser ses beaux-parents. Il sera déporté, comme eux. Tous trois seront assassinés à Auschwitz.acte_de_deportation.jpg

L’histoire de Monique est, comme tous les vécus d’enfants survivants, cachés en France pendant la Shoah, une histoire singulière et commune à la fois. C’est l’histoire d’une famille recomposée après guerre, détruite par le massacre des siens. Une vie de misère, affective autant que matérielle. C’est l’histoire d’une maman, une femme courageuse mais qui ne s’est jamais relevée de la déportation et de la mort de son mari juif polonais comme elle, ni de ses deux parents, les grands-parents de ses enfants. C’est le récit d’une mère de famille qui, bien qu’ayant toujours assumé ses responsabilités éducatives envers ses enfants et son second mari, non juif, qui l’a caché avec son bébé à partir du 16 juillet 1942, ne s’est, quant au fond, jamais remise de la destruction de son monde yiddish. Une femme qui avant la guerre était d’une grande beauté. Une personne qui a connu des frayeurs pendant la Shoah, au point de développer, bien des années plus tard, des troubles psychiques et physiques qui lui valurent de grandes souffrances. C’est l’histoire d’une femme qui n’a jamais pu offrir à sa seconde fille, née au mauvais moment, l’affection, l’attention, l’amour dont tout enfant a besoin. Meïra Barer nous fait comprendre combien la profonde tristesse et le malêtre de sa mère sont demeurés inconsolables.

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Madame Brana Bursztejn née Szwarcbart, mère de Meira

Comme un tison sauvé du feu est un témoignage authentique qui relate les événements les plus douloureux, les abus, l’indifférence, l’incompréhension des adultes envers cette enfant juive survivante. Il est écrit sans acrimonie et même avec une certaine mansuétude. Meïra aime les siens, sa fratrie, elle aime sa mère, malgré tout, et cherche à comprendre les raisons pour lesquelles cette dernière a été incapable de l’aimer, jusqu’à ne jamais pouvoir prononcer son prénom, elle, une enfant née en pleine tourmente.

Comme un tison sauvé du feu nous conte comment une petite enfant juive, a su trouver dans le contact avec des animaux de la ferme, dans la niche du chien, l’affection et la chaleur qui l’ont sauvée, empêchée de sombrer dans la folie à laquelle la destinait la maltraitance des adultes qui en avaient la charge.

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Comme un tison sauvé du feu est un texte qui rappelle l’importance qu’eurent les organismes socio-éducatifs juifs marxistes, tels que la CCE, pour les orphelins de la Shoah après la guerre, pour des enfants comme Monique.

Une enfant surdouée, ayant su lire couramment à l’âge de 4 ans, adorant l’école, passionnée de lecture et de littérature, dont elle dit qu’elle lui a sauvé la vie depuis toute petite dans des contextes invivables. Une enfant surdouée qui souhaitait suivre des études supérieures, mais qui fut contrainte d’abandonner l’école pour travailler dans la boulangerie de sa mère et son beau-père à l’âge de 14 ans.

Meïra est comme tous les enfants cachés-survivants-orphelins, elle vit sa vie en se disant qu’elle aurait pu, qu’elle aurait du être tout autre, s’il n’y avait pas eu la Shoah. La Shoah, pour les enfants juifs a dramatiquement forcé leur destin. Elle a modifié radicalement le parcours existentiel qu’ils s’apprêtaient à connaître, que leurs parents, le plus souvent émigrés, avaient rêvé pour eux.

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Livret universitaire  polonais d’Abraham Mordechaï Bursztejn Etudiant en philosophie

On ne peut s’empêcher de penser que si son père, un intellectuel, un homme qui avait fait des études supérieures en Pologne, qui était diplômé de la Sorbonne – dont Monique est le portrait craché – avait survécu, la vie de Meïra aurait connu une tout autre destinée. Monique n’a pu devenir la journaliste, le grand reporter, qu’elle voulait être, mais cela ne l’a pas empêché de vivre sa vie et surtout, de devenir Meïra, autrement dit d’assumer jusqu’au bout son identité juive que les nazis et les collabo, s’étaient acharné à lui ôter.

Comme un tison sauvé du feu c’est l’histoire d’une enfant juive, comme tant d’autres il est vrai, qui, en face de l’adversité, n’a cessé de chercher les moyens de rebondir. À chaque fois, Monique, Meïra a su trouver en elle les ressources nécessaires. « Elle va pour elle », c’est à dire qu’elle refonde, afin d’assurer la pérennité de l’existence juive, pour elle et pour les siens après elle. Comme la plupart des anciens enfants juifs, orphelins ou non, qu’on a persécutés, maltraités, humiliés, expulsés de l’univers des humains durant la Shoah et qui ont vu leurs parents se faire maltraiter, humilier, arrêter, interner, déporter et assassiner, Meïra est animée par une rage salvatrice. Une rage profonde qui ne la quitte pas, qui constitue le moteur de son existence, qui la pousse vers toujours plus d’initiatives, de savoirs, d’action et de volonté de comprendre.

On lira Comme un tison sauvé du feu pour saisir comment une enfant juive privée de son identité juive, privée d’amour, privée de son père et de sa famille, a su retrouver, par elle-même le chemin de son groupe d’appartenance et a effectué, à un âge déjà avancé (55 ans) l’alya en Israël.

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Meira et Nathan Barer à Jérusalem

Meïra nous fait part de sa joie de reprendre vie dans l’État juif, mais aussi de la difficulté que c’est de changer de monde, alors qu’on a déjà parcouru une grande partie de son existence. Alors qu’on a déjà dû changer plusieurs fois de milieu, de cadre de vie, de langue et d’identité. Mais, elle nous fait comprendre que quitter la France, quitter ses enfants adultes, c’était survivre, cette fois-ci transformant sa propre vie en un combat. Celui pour son identité juive au sein d’un collectif fort, Israël, le pays des juifs, où la tension de son existence allait prendre enfin tout son sens.

Car la question essentielle qui se pose à tous les survivants, qu’ils aient été déportés ou qu’ils étaient été cachés, qu’ils aient été adultes ou qu’ils aient été comme Meïra des bébés pendant la Shoah, sans souvenir, c’est pour quelle existence, pour quelle vie, pour quelle cause essentielle suis-je rester en vie ? En réalisant son alya, au prix de la séparation d’avec ceux qu’elle aime, Monique affirme qu’elle a enfin trouvé une réponse.

Reste la recherche de son père. Durant toutes ces années, en militant, en participants aux premières associations et réunions de fils et filles de déportés juifs de France, et aux collectifs d’anciens enfants cachés, en ayant accompli avec le couple Klarsfeld le premier voyage de la mémoire à Auschwitz, Meïra Barer, née Monique Bursztejn, n’a cessé de chercher à « retrouver », à « rencontrer » son père, en vain. Et c’est sans doute ce qui motive avant tout l’écriture de ce remarquable témoignage. Car c’est en écrivant ce livre, en publiant cet ouvrage, que Meïra, le bébé caché, a enfin eu le bonheur de « rencontrer » celui qui n’a cessé d’être à ses cotés sans jamais se manifester.

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Note de présentation du convoi n°9 Mémorial de la déportation des juifs de France édité par les FFDJF

Nous le savons à présent : c’est le propre de tous les orphelins de la Shoah d’être paradoxalement « accompagnés » par les parents assassinés, en permanence, depuis que les terribles événements les ont séparés à jamais. Les morts de la Shoah sont là, tout le temps, invisibles, mais omni présents. Parfois ils servent de guide. Mais le plus souvent, ils restent insaisissables. Et c’est ce qui fait souffrir les orphelins de la Shoah, qui secrètement, n’attendent qu’une chose : que les parents se manifestent, qu’ils leur apparaissent enfin, qu’ils les connaissent, les voient vivants. Que le ou les parents disparus trop tôt soient témoins de ce que leur enfant est devenu. Qu’ils le soutiennent et lui répondent dans les moments de peine ; qu’ils lui sourient et le félicitent dans les périodes joyeuses. Qu’ils soient témoins des grands changements dans leur existence. Cette quête secrète, aucun orphelin de la Shoah ne peut y renoncer jamais.

Grâce à Comme un tison sauvé du feu, Abraham Mordechaï Bursztejn, déporté à Auschwitz par le convoi numéro 9 le 22 juillet 1942, qui n’est pas revenu, s’est enfin présenté à sa fille en rêve, quelques jours après qu’elle a inscrit le dernier mot à son manuscrit.

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Abraham Mordechaï Bursztejn – soldat

Ce beau et fort témoignage est une leçon : il n’est jamais trop tard pour faire revivre les disparus ni jamais trop tard pour reconquérir sa propre identité.

 

Ce livre contient aussi une réflexion profonde : et si être survivant et orphelin de la Shoah obligeait nécessairement tout un chacun à la refondation ? « Lech’ Lech’a… » « Vas pour toi »…

 

 

 

Nathalie Zajde –  Paris le 31 août 2019

 

 

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