Ce n’était pas ma guerre

de Francis Hofstein

Thionville en Moselle, la ville où je suis né

Je n’avais pas deux ans quand la guerre a commencé.  Mon père était parti la faire, nous ne savions où, et ma mère, bientôt, obéissant à l’ordre d’évacuation de la ville où je suis né et où nous habitions, prit la route avec mes grands parents et moi. Je n’en ai aucun souvenir.

 La voiture devait être très chargée, puisqu’on s’est moqué  longtemps de mon attachement à la petite chaise percée rose héritée de ma sœur, qu’on extrayait du coffre en cas de besoin.  On m’a raconté de même que, lors de mon premier rendez-vous chez un coiffeur, j’avais demandé qu’on fasse des crans à mes cheveux raides, à l’image de la chevelure ondulée de mon oncle, évadé de sa caserne après l’armistice et venu nous rejoindre à Marseille, un oncle que pourtant je n’aimais guère.

Marseille

On m’a aussi raconté comment ma mère avait retrouvé mon père en passant des annonces dans les journaux et comment elle était allée le chercher à Castres, je crois.  Il était prisonnier sur parole, comme le reste de l’armée française, et il a d’abord refusé de déserter.  Ma mère, alors, lui aurait dit, mais ça j’en suis sûr, que la France, certainement, n’avait plus besoin de lui, mais qu’elle, assurément, en avait besoin.  Il a mis des vêtements civils et il l’a suivie.

Mais je me souviens très bien du ciel bleu, très bleu qui, au-delà du Vieux-Port et du Faro, rejoignait la mer, et je me souviens très bien de la pluie qui tombait sur le cercueil en verre de Blanche Neige dans le film de Walt Disney et de mon incompréhension totale devant ce ciel immaculé tout de suite après, dehors.  Comment pouvait-il en même temps pleuvoir à seaux et faire un soleil étincelant ?

Je n’ai pas compris non plus pourquoi il a fallu partir à nouveau, quitter Marseille, mais je sentais que l’heure n’était pas aux questions, auxquelles, de toute façon, personne ne répondait.  Il me reste de ce temps le souvenir de longues promenades avec ma grand mère, à pied et en poussette, la mémoire d’une chanson1 qui annonçait l’heure du coucher, Petit homme, c’est l’heure de faire dodo, assez de mitrailles, range ton canon, ce soir la guerre est terminée, petit homme, c’est l’heure de faire dodo… et, apprise bien plus tard, la façon dont mes parents avaient échappé à la Gestapo.

Marseille

Ils avaient, sous un faux nom, repris leur profession, chirurgiens-dentistes, et ils étaient entrés dans un petit réseau de résistance spécialisé dans les faux papiers et dans la recherche de cachettes pour les réfugiés de la zone occupée.  Ils se savaient en danger et avaient un accord avec la fleuriste qui tenait un kiosque sur le cours Saint Louis en bas de chez eux.  Averti par le coup de sonnette convenu, ils ont vu la Citroën noire s’arrêter, les hommes en noir en sortir, et ils les ont croisés dans l’escalier, eux montant et mes parents descendant et les saluant au passage.

Nous, c’est-à-dire mes grands parents maternels, ma grand mère paternelle, mon oncle, ma tante et la petite fille qu’ils venaient fort à propos de fabriquer, nous étions déjà dans une ferme isolée dans la campagne provençale, au cœur du Comtat Venaissin, avec vue imprenable sur le Mont Ventoux et interdiction absolue d’en quitter le territoire.  Pour ce qui me concernait en tout cas.

Vue sur le Mont Ventoux

J’avais quatre ans, mes parents, un prénom que plus personne n’utilisait à cause de ma petite cousine qui en avait fait un diminutif, pas de nom et un vaste terrain de jeux peuplé d’animaux, de plantes et de rêves.  Il me faut des photos pour constater la gravité du temps, mesurer l’angoisse des regards, la tension des visages, et je suis incapable de distinguer le petit paradis où je vivais de l’enfer d’une guerre dont je ne savais rien.  Je percevais le danger, un danger sans forme ni objet, un danger sourd qui rôdait alentour, un danger dont on ne parlait jamais et qui participait donc de la vie même.

Mon père s’improvisait paysan.  Il apprenait à nourrir les poules et les lapins, à atteler le cheval à la charrette, à garder les moutons et les chèvres.  Je l’accompagnais partout où je pouvais, et je trouvais bientôt un compagnon de jeu dans le troupeau : un cabri dont les pattes sûres et le front légèrement cornu m’entraînaient dans des courses brèves et des heurts sans danger.  Je ne sais qui avait apprivoisé l’autre, mais il me fut un passeport dans un monde quadrupède où regarder le bélier remplir son office, les brebis s’alourdir et mettre bas, le bouc pourchasser les chèvres en chaleur ne soulevait aucune question.  Je revois encore l’agneau né juste avant le signal du retour et incapable de marcher que mon père, suivi comme son ombre par la mère, ramenait sanguinolent dans son caleçon jusqu’à la bergerie.

Grâce à une source, il y avait une mare, où s’ébattaient des canards, et un bassin d’arrosage, où j’appris très tôt à nager.  D’abord sur les genoux de mon père, puis installé à plat ventre sur un petit banc de bois, je brassais l’air des bras et des jambes avec d’autant plus de confiance que ma grand mère me confectionnait une bouée.  Elle avait coupé dans un imprimé à fleurs violet une bande de tissu à bretelles dont le dos était constitué de compartiments dans lesquels des morceaux de liège étaient cousus.  Avec ça autour de la poitrine, je flottais comme un bouchon et je fus bientôt un nageur émérite.  Assuré de toujours retrouver la surface, je sautais et plongeais sans peur, sans m’apercevoir que, petit à petit, les pains de liège quittaient leur compartiment.  Il n’était pas question que j’aille nager sans ma bouée, et il fallut du temps pour me convaincre de l’inutilité de ce morceau de coton plat, délavé, décoloré par l’eau et le soleil, qui donnait à mon costume de bain les formes d’un maillot deux pièces pour petite fille.

Je n’avais qu’un jouet : un camion bleu ciel à plateau de marque Citroën tout à fait extraordinaire.  Les phares s’allumaient, les roues avant tournaient avec le volant de la cabine dont les portes s’ouvraient avec une poignée, les sièges étaient en cuir et les pneus en caoutchouc, tout comme sur le vrai camion.  J’avais aussi un âne gris avec une selle et quatre roues rouges, mais je ne le chevauchais plus.  Aussi ce fut une grande fête quand ma mère me rapporta d’un de ses voyages deux spahis Quiralu sur leur cheval.

Dans le champ fraîchement labouré, je construisis un fortin, des routes et un village entouré d’ennemis.  Il fallait se cacher, faire très attention et ne combattre qu’à coup sûr.  La journée passa comme un songe et lorsqu’on m’appela pour souper, je n’acceptais qu’arrachée la promesse qu’avant de dormir, après le repas, je pourrais retourner à mon jeu.  Mal m’en prit.  Je fus incapable de retrouver mes soldats à cape rouge et couvre-chef blanc, si bien dissimulés à l’adversaire qu’ils le furent à moi aussi.  On vint à mon secours.  Sans succès et c’est le cœur gros et le visage baigné de larmes que j’allais, épuisé, me coucher.  Debout dès l’aube, je repris mes recherches, mais mes spahis avaient disparu pour toujours.

Je connaissais bien ce champ.  Bordé d’un côté par des arbres et une haie vive, longé de l’autre par le chemin creusé de trois ornières par les roues des charrettes et les sabots des chevaux, il s’étendait en pente douce des immenses platanes qui ombrageaient la cour de la ferme et ma piscine jusqu’à la haie qui limitait en bas la propriété et la séparait de la route empierrée qui menait au village.  Je le mesurais de mes pas quand Léon entra dans notre vie.

Mon père tenait la charrue que tirait notre cheval et tentait sans grand résultat de tracer de son soc des sillons droits.  Je l’aidais en marchant sillon après sillon à la gauche du cheval, à hauteur de sa tête, comme si j’en tenais la bride.  Habitué, l’animal tirait droit et supportait paisiblement les écarts du novice qui sinuait derrière lui.  Lorsque Léon sortit du couvert des arbres à côté de mon père ruisselant de sueur et les bras si tremblants de l’effort accompli qu’il avait été obligé de s’arrêter, le temps s’arrêta aussi.  Les deux hommes de même taille s’observaient.  Quelque chose passa entre le citadin amaigri et affiné par les travaux des champs, réfugié et chirurgien-dentiste de profession, et le paysan trapu, au visage carré et bronzé, aux cheveux drus, raides et foncés : « Toi, tu n’es pas paysan.  Pousse-toi. »  Repris par des mains expertes, cheval et charrue volaient tandis que l’amitié s’installait.

Le village ne collaborait pas.  Il se tenait autant que possible à l’écart, et ses responsables pratiquaient plus le compromis que les compromissions.  Il y avait d’ailleurs plusieurs familles juives réfugiées, comme je l’appris des années plus tard.  Mais tous n’étaient pas sûrs, et on n’était pas à l’abri d’une imprudence ou même d’une dénonciation, par bêtise, xénophobie ou patriotisme mal compris.  Les Allemands régnaient, et avec eux la menace.  Léon et mon père conclurent un accord : le paysan s’occuperait des gros travaux de la ferme et l’homme de l’art ferait le dentiste et l’infirmier, mais seulement auprès des personnes que le premier lui recommanderait.

L’ordinaire s’améliora notablement, et le danger grandit.  J’en fus tenu à l’écart, mais des hommes, dont certains portaient des fusils, passaient à la ferme.  Mon père se mit au vélo et ma mère à circuler, parfois avec de grosses valises.  Un jour, elle revint sans, et j’ai cru comprendre que lors d’un contrôle de police sur la route, toutes les valises qui étaient sur le toit de l’autocar avaient été descendues et ouvertes, et que celles de ma mère, qui contenaient des quartiers de viande et d’autres marchandises interdites, avaient été confisquées.  Bien sûr, ni elle ni personne ne s’en était déclaré propriétaire, et le chauffeur avait affirmé ne pas se souvenir de quelles mains il les avaient prises pour les charger.  J’ai entendu d’autres histoires de la vie dehors, mais je n’ai jamais posé aucune question.

Carpentras

En réalité, nous ne sommes pas arrivés directement de Marseille à Rigoy.  Nous avons d’abord habité un petit appartement situé en plein cœur de l’ancien ghetto juif de la ville de Carpentras.  Nous devions y être très à l’étroit, et ce fut certainement un soulagement de le quitter.  Il n’y avait pas beaucoup plus de place à la ferme que nous partagions avec une ou deux autres familles, mais je n’en souffrais pas.  Le monde extérieur m’appartenait et, à condition d’éviter les orties, qui ne sont bonnes qu’en soupe, et le jars qui, près de la mare, n’admettait pas que je m’approche de ses oies et avait par deux fois réussi à me pincer les fesses, je pouvais l’explorer sans fin.  Et bientôt, avec ma grand mère qui, enfant, se rêvait institutrice, j’appris à lire, à écrire et à compter.

Mon grand père avait trouvé la ferme en traînant sur le marché de Carpentras.  Il y avait rencontré un copain de bistrot et de belote, catholique mais lui aussi déplacé, qui lui avait indiqué cet endroit, au nom si approprié à notre état.  Goy est le nom que les juifs donnent à ceux qui ne le sont pas.  Entré dans la langue française au XVIème siècle, il signifie en provençal de travers, boiteux, qui claudique.  Le domaine nous sommait donc de rire, mais de travers, bancal, et comme des chrétiens.  La famille n’aurait pu mieux tomber, mais je suis tout à fait certain qu’aucun de nous, alors, n’a lu de cette manière Rigoy, rit goy, rit comme un Gentil dans ce monde en désordre et tout de guingois…  La famille riait, bien évidemment.  Je n’avais ni nom ni religion, mais je riais avec eux, je riais comme un enfant peut rire, de bon cœur et même d’angoisse.

La vache est morte de faim et, un matin, j’ai cru qu’un âne avait remplacé le cheval.  Il était dans la cour, attelé à une carriole sur laquelle trônait une vieille du voisinage venu porter à mon père, qu’elle avait pris en sympathie, des œufs et de l’herbe à lapins, et il revint souvent.  L’occupant avait confisqué les fusils et on chassait le lièvre au collet et le lapin de garenne au furet.  Quand le furet en attrapait un au lieu de l’obliger à fuir vers une sortie où nous l’attendions, il restait dans le terrier pour manger sa proie et parfois, malgré la surveillance et les filets, il arrivait à reprendre sa vie sauvage.  Chiens et chats travaillaient, les uns au troupeau et à la garde, les autres aux rats et aux souris et moi, je vivais comme eux en semi-liberté.

Je me gorgeais de cerises sur l’arbre, des cœur-de-bœuf grosses et savoureuses, quand j’entendis ma mère crier au voleur.  C’était le matin, elle avait posé une bague sur le rebord de la fenêtre pour faire sa toilette, et quand elle voulut la reprendre, elle avait disparu.  Personne n’aurait pu la prendre, il aurait fallu des ailes, et elle n’était pas tombée, nous l’aurions trouvée.  On égara une petite cuiller.  Puis une autre.  Elles n’avaient pas la valeur de la bague, mais leur disparition épaississait le mystère et je ne cessais d’inventer de sombres histoires de brigands plus habiles les uns que les autres.  Jusqu’au jour où le voleur se trahit.  Posée sur la table pas encore desservie, une pie tentait de se saisir d’une fourchette qui brillait au soleil et, s’envolant à notre approche, nous désigna son nid.  La bague y était, et les cuillers, un bout de miroir, tout un butin étincelant qui vérifiait sa réputation de voleuse.

On servait le café, un infâme breuvage tiré de grains d’orge que mes parents torréfiaient eux-mêmes, mais mon père, qui n’en était pas à une contradiction près, avait attendu la guerre et la pénurie pour s’y mettre, quand on tira sur la ferme.  Un sifflement et une explosion sourde qui blessaient les oreilles.  Nous avons couru vers l’abri d’un fossé situé à distance des bâtiments.  Il y eut encore trois quatre tirs, puis plus rien.  Semonce, exercice, attaque, vers quelle cible ? Nous l’ignorions.  La ferme et les champs alentour semblaient intacts, mais pendant que les adultes se précipitaient pour inventorier les dégâts,  j’étais resté en arrêt devant le résultat d’un geste de ma mère.  Ce ne sont pas les Allemands qui vont m’empêcher de finir mon café, même infect, avait-elle proclamé, et elle avait emporté sa tasse.  Je courais devant, je m’appliquais à ouvrir la bouche à chaque fois que sifflait un obus et je ne l’avais pas vu nous rejoindre.  Elle l’avait crânement bue et posée, composant sans le vouloir une image que je n’ai jamais oubliée : sur le chemin herbu tout en lignes droites brillait au soleil de midi, ronde et blanche sur sa soucoupe ronde et blanche, une tasse à café vide.

Au soir, mon père alla déterrer le pistolet d’ordonnance qu’il avait caché au pied d’un arbre dans son étui enveloppé de chiffons.  Il le vérifia, le nettoya, simula un ou deux tirs et partit à quelques pas l’essayer.  Je surveillais le jars du coin de l’œil car j’étais aux limites de son territoire, mais j’acquis bien vite la conviction que mon père n’était pas meilleur au pistolet qu’à la charrue.

Les temps changeaient.  Une fébrilité gagnait.  Et le ciel, un matin, se mit à gronder.  Ce n’était pas le grondement détonnant, pétaradant du tonnerre qu’annonce un ciel noir de nuages que zèbrent des éclairs.  C’était un grondement sourd, lent, continu, ronronnant, qui provenait de myriades de petites croix de Lorraine noires, horizontales et inversées qui constellaient le ciel bleu azur.  Des avions, des forteresses volantes américaines que je regardais longuement, avant de courir ramasser les rubans d’aluminium qu’elles larguaient sur la vallée du Rhône.

Malemort du Comtat

Je n’avais pas vu un soldat allemand de toute la guerre et je ne vis pas non plus la jeep et le half-track américains qui libérèrent Malemort.  J’étais à la ferme comme d’habitude quand je reconnus, au loin, la voix de mon père.  Il chantait à tue-tête, faux, épouvantablement faux, ce que j’appris plus tard être La Marseillaise.  Lui qui ne buvait jamais d’alcool avait dignement fêté la Libération et il rentrait en poussant à la main un vélo sur lequel il ne tenait pas.  Toujours chantant, il remonta le chemin en zigzagant, entre la joie et les larmes, et suffisamment ivre pour discerner une couleuvre au fond du bassin d’arrosage piscine et pour vouloir à toute force aller la chercher.  J’ai su ainsi que quelque chose de tout à fait exceptionnel était arrivé.

Nous avons quitté Rigoy pour une maison dans le village, à une cinquantaine de mètres de l’école.  Mon père a repris son métier et moi j’ai débuté ma scolarité.  Des temps merveilleux s’annonçaient, au nom desquels mes parents me convainquirent d’abandonner mon âne gris auquel manquait une des quatre roues rouges et mon camion Citroën bleu.  Je les ai regardés s’éloigner de l’arrière de la charrette qui nous emmenait avec nos maigres biens, abandonnés à regret sur le petit sommet des quelques choses que mes parents n’avaient pas jugé utile de garder.  Là où nous allions, il n’y avait sans doute pas de machine à torréfier les grains d’orge ou, rêve, les grains de café, puisqu’ils l’avaient prise, mais il y aurait des jouets cent fois plus beaux, ils me l’ont promis.  En attendant, il fallut faire preuve d’héroïsme.  La diphtérie menaçait.  A nouveau mobilisés, mon père et mon oncle me désignèrent volontaire d’office et utilisèrent mon dos en premier pour calmer l’inquiétude des enfants du village rassemblés et leur montrer qu’une piqûre de vaccin avec seringue et aiguille qui s’enfonce dans le corps ne faisait pas du tout mal.  Mensonge bien sûr, mais je suis allé au front sans trembler et je n’ai ni crié ni pleuré.  Pas devant les autres en tout cas.

Mes parents suivaient à la radio l’avance des Alliés.  Et mon père piaffait.  Il voulait partir, partir, partir, retrouver Thionville, la ville où il était né trente ans avant moi et dont la guerre l’avait chassé.  Il partit donc, et revint bientôt nous chercher.  Plus de cinq ans avaient passé et si je savais maintenant que la pluie et le soleil pouvaient tomber et briller en même temps, et donner cette merveille qui s’appelle un arc en ciel, j’ignorais qu’il existait des pays avec d’autres lumières et des couleurs plus uniformément sombres.  J’aimais la chaleur, mais je ne craignais pas le froid.  Il peut être vif et mordant en Provence, comme en témoignent, gardés en souvenir par ma grand mère, les petits gants tachés d’encre utilisés pour écrire durant l’hiver 1944 dans la salle de classe que le poêle à bois ne parvenait pas à réchauffer.

Je ne me rappelle pas le voyage de retour, mais je me souviens du rouge dominant de la villa où j’ai vu le jour.  Un Q.G. américain y avait remplacé le Q.G. allemand, mais ma mère, qui parlait anglais couramment, en obtint rapidement la restitution.  Et ce fut, sous un ciel gris et pluvieux, la rentrée des classes dans une école communale aux murs tristes et sales, au milieu d’enfants très différents de moi.

Je m’adaptais.  Mes parents avaient repris leur nom et me l’avaient transmis.  J’eus quelque mal à l’écrire mais je m’y fis.  J’apprenais.  Moins les matières scolaires, où j’en savais bien plus que les autres, que des insultes et des jurons.  Ceux-ci notamment, que je servis à je ne sais plus qui de ma famille : juif et sale juif.  Grand silence.  Puis, ma mère : toi-même.  Moi : c’est celui qui le dit qui l’est.  Nouveau silence.  Puis mon père, très doucement : tu ne peux pas dire ça, tu sais, tu es juif.

                        Août 2004, à Malemort du Comtat

       Francis Hofstein


1 D’origine américaine (Little man, you’ll have a busy day), elle a été enregistrée le 22 février 1935 avec Michel Warlop, un violoniste de jazz, et son orchestre (qui comprend Django Reinhardt), par Petit Mirsha, un enfant, qui mourra en déportation.

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