Parcours d’un enfant caché (1941-1945)- Une enfance aux Mardelles

de Serge Erlinger, aux éditions Le Manuscrit, 2012.

« Cher Romaine, cher  Eugène,

Mémène, Eugène et moi, 1942

Je devrais, comme autrefois, vous appeler Mémène et Gégène. Soixante-dix ans ont passé depuis que je suis arrivé chez vous, aux Mardelle, un jour de septembre 1941. Comment vous remercier, aujourd’hui que vous n’êtes plus là pour la tendresse que vous m’avez donnée pendant ces quatre années auprès de vous.

Romaine et moi, en 1942, en arrière plan, la ferme.

Séparé de mes parents et de mon frère, confié par vous à l’Assistance publique pour échapper à la barbarie nazie, j’ai pourtant vécu avec vous, grâce à vous, des années parmi les plus belles de ma vie. Au point que quatre ans après mon arrivée au Mardelles, lorsque ma mère est venue me dire que nous retournerions vivre à Paris, je l’ai reçue à grands coups de pieds dans les jambes, du haut de mes sept ans. » p. 11.

La chèvre Biquette et moi

S. Erlinger publie aux éditions Le Manuscrit, un petit livre qui raconte son enfance cachée. Il évoque avec subtilité, sensibilité et précision sa vie d’enfant juif parisien du XIIème arrondissement, de parents d’origine juive polonaise, placé dans la campagne française, chez un couple de paysans très modestes mais particulièrement chaleureux et bienveillants. La petite ferme de Romaine et Eugène Cherouvrier,  au hameau des Mardelles, dans la commune  de Châtillon-sur-Cher, dans le Loir-et-Cher, n’est faite que d’une seule pièce. Il faut aller chercher l’eau au puits du hameau. Mais le petit Serge Erlinger y vivra heureux et choyé durant toute les terribles années de persécution et de chasse à l’humain juif.

« C’est là que je me retrouvai, le 22 septembre 1941, sans savoir pourquoi, sans savoir qui étaient ces gens que je n’avais jamais vus, sans savoir si je reverrais un jour mes parents. J’allais avoir trois ans. » p. 18.

Retrouvailles, mes parents, mon frère et moi, à Paris en 1946

Au lendemain de la guerre, Serge Erlinger a eu la chance de retrouver son père, sa mère et son frère, chacun ayant échappé au pire, seul, de son coté. Le retour à la vie parisienne n’est pas facile. La grisaille ambiante, les familles détruites, la situation difficile n’aident pas à revivre. Mais c’est plein de courage et d’effort que la famille Erlinger reprend pied. Serge et son frère réussiront de brillantes études.

Erlinger évoque aussi les miracles qui ont permis de laisser en vie les quatre membres de cette petite famille. Il a cherché et retrouvé les traces du passé, les archives administratives. Il a découvert à quel point chacun des quatre membres de cette petite famille était recherché, persécuté, suivi à la trace. Il nous raconte le parcours de chacun d’entre eux. La planque dans un sanatorium, la fuite vers la Suisse… Après coup, il ressent une terrible frayeur. Sa véritable identité d’enfant juif était connue des autorités… Comment comprendre? Comment se rasséréner à présent? Il arrive qu’en croyant s’enrichir d’un savoir supplémentaire, on s’affaiblisse, on se crée des angoisses retrospectives. Ecrire devient alors un nécessité. Partager sa pensée, ses connaissances et ses sensations avec des semblables, avec d’autres témoins, s’impose pour guérir du vertige qui s’empare de soi quand on réalise à quel point on est passé tout près de la mort – et de quelle mort! 

Un livre, tout en finesse, qu’on lira avec intérêt et émotion.

Nathalie Zajde

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