Mémoire vive est une émission de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah sur RCJ, préparée par Rachel Rimmer, présentée par Perrine Kervran. Pour écouter, cliquez ici

Mémoire vive, une émission qui met au présent l’histoire de la Shoah et la culture du judaïsme.

Invitée : Nathalie Zajde, maître de conférence en psychologie, auteure du livre « Les enfants cachés en France », paru aux Éditions Odile Jacob (février 2012).

Avec Perrine Kervran, Nathalie Zajde évoque le vécu des enfants juifs en France pendant la Shoah ainsi que leur vie d’après, leur vie d’adulte.

« Ils étaient majoritairement immigrés ou enfants d’étrangers. Vivant pour la plupart à Paris ou dans quelques grandes villes de France. Ils ont vécu des épreuves singulières: stigmatisation, expulsion des écoles et des lycées; interdits des lieux publiques, des lieux de soin et des institutions républicaines; contraints à renier leur nom et leur identité pour survivre;  interdits de se construire en tant que juifs, dans un moment essentiel de leur développement psychologique et social. Ces enfants étaient conscients qu’on en voulait à leur identité juive quelque soit l’obédience religieuse et politique de leur famille – à l’époque, en France tout le monde était « quelque chose », chacun avait une appartenance cultuelle plus ou moins revendiquée – catholique, protestante, orthodoxe ou juive – en tous les cas, dont on n’avait pas honte et qui n’était pas tenue secrète.

La grande partie des enfants juifs cachés, devront, pour échapper à leurs bourreaux, renoncer à leur appartenance et opter pour une autre qui leur était jusque là totalement étrangère. Ils devront mentir sur leur nom, famille, parents, croyances, divinité et ancêtres. Ils deviendront souvent, malgré des premiers temps de « résistance identitaire », des « renégats » comme l’écrit Shaul Friedländer, des petits français chrétiens du terroir – apprenant le patois de la région où ils sont cachés (aujourd’hui encore certains s’en souviennent); récitant leurs prières au Christ et à la Vierge (presque tous les connaissent encore par coeur).

La majorité des enfants juifs cachés en France vécurent un véritable paradoxe: plus leurs protecteurs étaient accueillants et généreux (ceux qui deviendront ces fameux Justes parmi les nations) plus les enfants oubliaient leurs parents et leur véritable identité, réalisant malgré eux et malgré l’intention de leurs sauveurs, la volonté des nazis d’éliminer l’existence juive. Plus les adultes étaient agressifs, violents envers eux, voire antisémites et même certains, abuseurs sexuels (ne recevant l’enfant que parce qu’on les payait) plus les enfants se raccrochaient secrètement au souvenir de leurs parents et à leur véritable identité.

Au lendemain de la guerre, les enfants cachés n’étaient pas considérés comme des « survivants ». Nul ne s’en préoccupait. Eux-mêmes sont allés de l’avant, malgré des situations de vie difficile: orphelins (20 000 en France) ou retrouvant des parents malades, peu disponibles, survivants des camps, veufs, sans famille, sans revenu, à qui on avait volé le logement, etc…Ce n’est que depuis 1991, la grande réunion internationale des anciens enfants cachés à New York et la création de multiples associations que les enfants cachés font parler d’eux et parlent entre eux. Ils ont commencé à se penser singuliers, enfants cachés et survivants, depuis que la génération des survivants des camps a disparu, prenant conscience qu’ils étaient à présent  les derniers témoins  de cette histoire.

Les enfants cachés ont su, ont voulu, pour une grande part, reprendre leur place dans la société qui les avait rejetés sans se retourner sur leur passé, sans s’arrêter sur leurs angoisses, leurs manques, leurs souffrances, leurs deuils. Beaucoup même ont connu une trajectoire exemplaire. En France, la liste est longue d’anciens enfants cachés, célèbres pour leurs réalisations, qui n’ont jamais mentionné leur enfance dramatique. Nombreux sont ceux qui ont cherché à prendre une part active dans des actions au bénéfice de la collectivité – intellectuelle, scientifique, artistique, médiatique, politique etc.  Ceux-là ont fait preuve d’une énergie hors du commun, s’engageant dans l’existence, comme si leur vie était devenue une mission, comme s’ils devaient, chaque jour, convaincre la société dans laquelle ils avaient repris leur place qu’elle avait tout intérêt à compter avec eux. Car chaque enfant caché reste persuadé,  secrètement, qu’il doit chaque jour présenter des gages de sa légitimité à l’existance et que les hommes et la société qu’ils composent peuvent rebasculer à n’importe quel moment. La vigilance sociale et politique leur est une seconde nature. »

Nathalie Zajde

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