‘LÀ-BAS’ PLUS RIEN N’AVAIT DE NOM

d’Esther orner

Le titre que j’ai donné à mon exposé est une phrase proférée par la narratrice  d’Autobiographie de Personne premier livre d’un triptyque, dans lequel je donne ou plutôt je prête mon Je à ma mère pour qu’elle se raconte. C’est elle la narratrice.

Voici ce qu’elle nous dit :

 »Après, lorsque je suis revenue de «là-bas », entre nous, nous disions « là-bas ». Ça n’avait pas de nom. Plus rien n’avait de nom »  »

Si Albert Camus dit que « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde », pour les nazis il ne s’agissait même plus de nommer mal, mais d’arithmétiser les gens, en faire des nombres, des numéros. »

Il est question d’un roman selon l’appellation contrôlée où  personne n’a de nom. Ni les personnes, ni  les villes, ni les pays.

La narratrice a été au camp, « là-bas ». Le mot camp n’apparait pas. La Shoah n’est jamais nommée bien qu’elle en soit la toile de fonds.  Quand le livre est sorti, pratiquement tous les critiques n’avait que ce mot sous leur plume. Et une amie charitable m’a fait remarquer que je m’étais donnée bien du mal pour rien.

Me suis-je donnée du mal ? S’agirait-il d’un « flou poétique » ?

Je ne me suis bien sûr pas dit que j’allais supprimer ce qui désigne les êtres et compliquer ainsi la lecture et d’abord l’écriture.

La non-nomination ne concerne pas que ce livre. Tout ce que j’ai écrit avant d’aboutir à celui-ci était de la même vaine.

A mes débuts j’avais commencé par nommer au moins les lieux et ce n’est que lorsque je les ai supprimés que j’ai été satisfaite.

Après ce livre, dans les deux autres  qui font partie d’un triptyque de la mémoire, j’oserai nommer. Pas trop bien sûr. Pas vraiment. Des substituts.

 Dans Fin et Suite  je m’adresse à ma mère défunte  par des lettres qui commencent toutes par Gitele fille de Rivka,  or je n’ai jamais appelé ma mère par son prénom.

 “Gitelè tu en as eu des prénoms. A chaque frontière un fonctionnaire changeait une lettre ou deux. C’est ainsi que de Gitel tu es devenu Gitla. Et sur certains papier Gittel avec deux T.  A prononcer Guittel. On t’appelait aussi Gusta que l’on prononçait Gousta. Etait-ce un diminutif d’Augusta ? Mais d’où venait-il ce prénom ? Et à qui demander. J’ai retrouvé Gusta sur ta carte d’identité. Pour tes vieux jours tu t’es fait naturaliser.  Et ainsi tu avais la nationalité de ton pays d’accueil. Sur l’annonce nécrologique c’est aussi Gusta. Mais sur ta tombe C’est Gittel avec deux T. Pour tes sœurs tu étais Gusta, pour ta mère Gitele et pour moi Mamy. (…) –

(Je saute un long passage où il est question d’autre chose, bien que provoqué par cette histoire de nom, par Augusta.)

Je poursuis  :  » Au fait Gitele c’est ton diminutif en yiddish. Et si je traduis ton prénom Gittel plein de saveur et de tendresse, ça donne Bonne. Ou gentille. Ce qui n’est pas mieux. De même si je le traduis en hébreu par Tovah. Et comme le correcteur de mon ordinateur me proposait à la place de Gitele, giclée et sa conjugaison, j’ai rajouté ton prénom au dictionnaire. Maintenant tu n’es plus une « erreur ». Tu es devenue une « entrée ». »

Ma mère n’est jamais  nommée par ses noms de famille.

J’ai appris assez tardivement que mon grand père paternel venu d’Ukraine en Galicie alors Empire austro-hongrois avait changé son nom de Grinberg en Ehrenberg. Allez savoir pourquoi. Évidemment plus personne pour me renseigner.

J’avais donc le choix entre tous ces prénoms mais ce qui me convenait le plus c’était Gitelè. Il est question d’une année qui se déroule selon le calendrier juif –  La thématique est juive. Gitelè, c’est en yiddish. Et comme d’une certaine manière j’ai l’impression d’écrire en yiddish sans vraiment le parler, ni l’écrire, Gitelè me comble.

Or il y a malgré tout un « petit problème ».

Comment sauver le prénom ou/et le nom ?

Je cite à nouveau :

« Gitele, qui portera ton prénom ? Sans doute personne. Au moins il est dans ces pages. Et si elles subsistent tu auras ton prénom, toi, fille de Rivka. J’ai d’ailleurs rappelé vos prénoms, le jour de Kippour. »

 Petite biographie pour un rêve, troisième livre du triptyque, deux prénoms : Maria A et Maria B,  prénoms inventés pour deux personnages créés à partir de deux personnes réelles et aux prénoms différents qui dans la réalité ne se sont jamais rencontrées, se rencontrent dans un rêve qui déclenche le récit.

Le choix du prénom Maria donne le ton. Les deux femmes ne sont pas juives. Le prénom Maria en est le signe.

Dans mon enfance, mes parents s’adressaient bien sûr à moi par mon prénom Esther. J’en avais un seul mais lorsqu’ils parlaient de moi c’était ONA. Elle en Polonais pour que je ne comprenne pas. J’avais un substitut.

Plus tard j’aurai des diminutifs – déformation de mon prénom par les enfants de la famille. Cachée – Estelle donnera Tétèle.  Dans ma famille Esther donnera Ethy.

J’ai dû être une des dernières juives à naître dans un hôpital allemand sous l’œil vigilant du médecin qui protégeait sa patiente et  j’ai été enregistrée sous le prénom de Sarah  plus juif sans doute et moins royale que le prénom de la reine Esther, bien que Sarah était aussi une princesse. Et au moins il y a là une reconnaissance que nous sommes les enfants de Sarah et Abraham, mais là je m’égare.

Curieusement sur mon acte de naissance seul le prénom  Esther est signalé.

Revenons à Autobiographie de Personne  qui pose effectivement le problème  du nom  au sens fort. En France,  ça n’a gêné personne. Acceptation d’une  convention littéraire – “C’est du nouveau roman !” L’auteur a décidé de ne pas donner de nom, pourquoi pas. D’ailleurs dans certains villages, il n’a pas été question du tout de la Shoah,  mais de littérature et de rapport mère/fille. C’est ici, en Israël quand le livre est paru en hébreu que le problème s’est posé avec acuité.

Depuis quelques années le jour de la Shoah il y a une cérémonie intitulée d’après le poème de Zelda – Chacun a un nom. Il s’agit de restituer un nom à ceux qui étaient devenus des nombres et qui n’avaient pas eu de sépultures. Alors pourquoi ne pas nommer ? A la limite comment oser ne pas nommer. Je répondais en me cachant derrière la narratrice en citant sa phrase « La-bas plus rien n’avait de nom. »

Et puis une lectrice Ruth Joffè lors de la présentation du livre en hébreu intitulé « Autobiographia chel choum Adam » a proposé une explication. Je la traduis de l’hébreu :

“ Donner des noms (nommer) c’est  contrôler les choses,  en avoir la maîtrise par exemple Adam, le premier homme qui nomme les êtres vivants, or dans  le cas d’Autobiographie de Personne la réalité était au delà de  notre pouvoir.

L’institution “A chacun un nom” qui consiste à lire le jour de la Shoah les noms de ceux qui ne sont pas revenus, donc leur restituer un nom, c’est un essai de se révolter contre notre condition. En principe là-bas plus rien n’avait de nom comme le dit la narratrice.”

Par parenthèse dès l’ouverture du colloque je me suis tout à coup rendue compte que dans le titre hébreu, un nom était mentionné –  Adam. Ni la traductrice Irit Akrabi, ni moi ne nous nous en étions rendues compte. Il est vrai qu’Adam est un nom générique, et que ça sonne mieux que « Autobiographia chel af ehad » bien que af echad est  plus proche du mot personne, mais tout de même… Un lapsus ?

La force de ne pas nommer ?

En ne nommant pas, ne laisse-t-on pas une place à l’imaginaire ? En littérature au moins ?

Bien que je me sois donnée comme tache d’essayer de résoudre le pourquoi de la suppression des noms, je suis consciente que je n’ai pas une vraie réponse.

Je repense souvent à une remarque du philosophe Emmanuel Lévinas à la suite d’une  exposition de peinture de la peintre d’art abstrait Colette Brunschwig. Sur le pas de la porte, il se retourne et lui dit : Comment pouvez-vous vous priver du visage ? ( De Panim ) Je ne me souviens plus de la réponse du peintre, mais j’ai aussitôt pensé qu’écrire sans nommer c’était du même ordre.

L’enfance cachée serait-elle le choix de mon écriture ? L’écriture comme survie ?

Le malheur ne fait pas de vous un écrivain mais comme dit Proust que je cite de mémoire – Le bonheur est du temps perdu pour l’écriture, un chagrin ou une douleur et vous vous remettez au travail.

Ce qui est plus évident c’est le style que j’ai choisi ou qui m’a peut-être choisie. Ce style me semble découler de cette expérience. Le silence du monde pendant et même après. Le silence des rescapés. Le fait de devoir se cacher donc cacher son identité sont des réponses partielles.

Obligée de cacher mon identité, j’avais vécu dans un  certain mensonge. J’avais un autre nom. Je n’avais plus de famille. J’avais une famille de rechange. De Juive j’étais devenue presque catholique. On ne m’en demandait pas tant. Mais les enfants vont au bout des choses. Cela aurait pu être un jeu que de se cacher. Ça ne l’était pas. Il y avait un danger réel. Revenue dans ma famille, je devais redevenir juive. Qu’est-ce que tout ça voulait dire pour une enfant ?

Toutefois la question majeure reste comment ne pas banaliser ? Comment ne pas esthétiser, presque inévitable lorsque l’on transpose.

Comment dire sans trop dire. Comment dire lorsque enfant on a été contraint au silence, lorsque enfant on a été contraint de se cacher parce que juif, comme si c’était mal de l’être.

Enfant j’ai été sommée de tenir secret mon nom et prénom, mes origines et la première langue que j’ai parlée.  Serait-ce cet exercice dont dépendait ma survie qui serait à la base  de ne jamais trop  dire, d’omettre ce qui devrait se dire, hésiter, mettre en doute même ce qui paraît évident ?

Et puis le silence de ma mère qui a d’abord parlé devant des gens atterrés qui ne croyaient pas à ses histoires inimaginables, pour se taire ensuite jusqu’à la fin de ses jours. Cinquante ans de réticence.

Georges Perec  a choisi la contrainte et le jeu ludique pour pouvoir dire l’indicible dont il parle.

Je me suis plus d’une fois posé la question à savoir si  la  prolifération de noms propres et de noms communs surtout dans  La vie mode d’emploi,  ce savoir encyclopédique que le simple lecteur ne saurait retenir, n’aboutissait pas au vide, au rien. Quelle serait alors la différence entre ne pas nommer du tout et nommer trop ?

Amin Maalouf  dans son livre Origines nous fait part de son exil. Il nomme abondamment, et malgré tout pour certaines choses il a recours à des substituts.

Je le cite :

“Pour tenter d’expliquer pourquoi je manifeste, depuis le  commencement, cette curieuse tendance de dire “mon village” sans le nommer, “ma famille” sans la nommer, et souvent aussi “le pays”,  “le vieux pays”, “La Montagne” sans plus de précision… Il ne faudrait pas voir en cela un quelconque goût du flou poétique, mais plutôt le symptôme d’un flou identitaire (…)”

Ne pas nommer pour lui comme pour tout exilé est un problème d’identité.

Dans un de mes premiers textes racontant mon arrivée en Israël, lieu qui m’a permis de résoudre mon problème d’identité créé non pas par l’exil mais par cette enfance cachée que j’ai essayé de cerner, j’affirme : « Je n’avais plus de famille, plus de passé ».

 Comme il a été abondamment question dans ce colloque,  à l’époque en Israël, on donnait des prénoms en hébreu. Quant au nom de famille, on le changeait surtout lorsque l’on avait un poste important dans l’administration et à l’étranger. Et de toute manière, jusqu’à ce jour en Israël, c’est le prénom qui domine. Le prénom comme nom.

Si pendant la guerre j’étais devenue Estelle Carrette, en Israël j’ai pu garder mon prénom hébraique Esther, mais aussi mon nom de famille Or-ner,  lumière de la lampe cité dans Jérémie.

Dans son introduction à son livre Je ne lui ai pas dit au revoir, Claudine Vegh, elle aussi enfant cachée raconte comment elle à refusé de changer de nom. De Claudine, elle ne voulut pas devenir Christine. Ça se comprend. En plus Claudine est un prénom bien français. En rajouter par un prénom comportant le Christ, c’était peut-être en faire trop. Mais plus étonnant c’est son nom de famille Rozengard qu’elle ne voulut pas changer pour prendre le nom de la famille Capétan qui la cachait.  « Elle qui est si raisonnable habituellement », répétaient-ils.

Or sa peur à elle si elle changeait de nom c’était que ses parents ne la retrouvent pas.

Si la narratrice déclare que « Là-bas plus rien n’avait de nom », l’absence de nom lui pose malgré tout problème. Je la cite:

«…. Je ne devrais pas me plaindre. Si seulement elle (sa fille) avait eu un garçon. Il y aurait eu continuité. Un nom. Au moins un nom. Car c’est vrai que continuité, il y a. Reste le problème du nom. Plutôt du prénom. Enfin. Dans la famille personne ne porte le prénom de mon mari. Ni celui du mari de ma fille. Ça pourrait encore venir.

Ça devrait venir. Combien de fois n’ai-je pas répété devant mon enfant – si au moins j’avais eu un fils, il aurait continué le nom de son père. Elle ne disait rien. Elle me regardait. Un jour elle a dit ‘il aura un nom’. Je ne lui ai jamais demandé comment. Il paraît que je n’aurais jamais dû lui dire une chose pareille. Je la niais. Je n’ai jamais dit un fils à sa place. Mais c’est ce qui en découlait. En toute logique. En tout cas c’est comme ça qu’elle l’a pris. Il paraît que c’est dans les magazines »

Et pour conclure :

Qui sait si cette question lancinante – pourquoi se priver de nom et même oser s’en priver — n’a pas débloqué quelque chose en moi car à partir d’Autobiographie de Personne dans certains récits je nommerai, pas trop et dans les textes courts apparentés à la prose poétique je pourrai continuer à ne pas nommer. Là aucune anomalie. Pour le reste… je laisserai en suspens.

Esther Orner, écrivain.

Conférence donnée au colloque « La force du nom, leur nom, ils l’ont changé » à Jérusalem en novembre 2009,  et publié dans les actes du colloque sous la direction de  Celine  Masson et Michel Gad Wolkowicz aux éditions Declée de Brouwer en 2010.

Esther Orner est née  à Magdebourg (Allemagne) en 1937 de parents immigrés de Pologne. En 1939, la famille se réfugie en Belgique du côté francophone. A l’âge de 13 ans, en 1950 elle immigre en Israël où elle fait ses études secondaires et universitaires. Elle a vécu une vingtaine d’années à Paris entre 1962 et 1983 où elle a commencé à écrire en français. Elle a collaboré aux Cahier du Nouveau Commerce. Depuis 1983 elle vit à Tel Aviv où elle poursuit son activité littéraire d’écrivaine et de traductrice. Elle a enseigné la traduction littéraire au département de français à l’université Bar Ilan. Esther Orner a publié  plusieurs livres aux Éditions Metropolis  à Genève dont un triptyque de la mémoire – Autobiographie de Personne (1999), Fin et suite  (2001), Petite biographie pour un rêve (2003). Elle a publié Petites pièces en prose très prosaïque aux Éditions Autre Temps – Marseille  (2001). Elle a établi une anthologie de poésie de femmes israéliennes Chacune a un nom aux Éditions Caractères (2008).


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