par Esther Orner

Extrait de Memories, écrit entre novembre 2009 et novembre 2011, à paraître.

Mon père est celui qui a trouvé «ma cachette».

Arrivé au village, mon père qui fera la navette entre ce lieu et Bruxelles où il continue à gérer l’entreprise familiale et la cachette de la famille, va à la recherche de la cellule communiste. En face de la gare de Bois d’Haine il y a un immense café dans lequel trône Monsieur Paul. Mon père entre en contact avec ce résistant qui me trouvera une famille d’accueil. Il connait un certain Roland Duriaux qui travaille aux usines Gilson qui vit avec Marie Carrette, coiffeuse. Ils ont quitté leur femme et mari respectifs. On ne pouvait pas divorcer à cette époque. Ils n’ont pas d’enfants.
Monsieur Paul lui explique qu’il s’agit de sauver une petite juive. Il dit, je vais en parler à ma femme. Tout ça a probablement été dit en wallon.

Quelques jours plus tard ma mère, mon père et moi nous nous présentons chez ce couple qui habite dans une belle grande maison à Haine Saint Paul. Il y a deux chiens qu’enfant des villes âgée de cinq ans je prends pour des moutons. Pendant que les adultes discutent, je joue avec eux.

Arrive le moment de se séparer, on m’explique la situation et que le couple désormais seront ma tante Marie et mon oncle Roland. Nous allons retourner au Grand Bois d’Haine et revenir avec mes vêtements et jouets. Je leur dis que je veux rester là et qu’ils m’apportent mes effets. Et ça s’est passé ainsi.

On va m’inscrire à la petite école qui est juste en face dans la commune du Petit Bois d’Haine. On m’invente une nouvelle biographie.

D’abord on me dit d’oublier que je parle l’allemand. L’allemand est ma langue maternelle. On me donne un nouveau nom Estelle Carrette. Je suis l’enfant naturel de la sœur de la tante Marie qui s’appelle Yvonne et vit à Bruxelles. Ce qui explique mon accent. Plus tard elle reviendra au village dans une autre commune. Elle est couturière et divorcée d’un drôle d’énergumène qui lui, est resté à Bruxelles. Les contradictions ne manquent pas. En principe tout le village est au courant que la petite fille aux cheveux châtains clair, aux yeux vert-amande est une petite juive. Il y a encore deux autres enfants juifs que je découvrirai plus tard par moi-même et qu’on me sommera d’oublier.

Tout se passe bien. Chaque mercredi mes parents viennent me voir et deviennent de très bons amis de la tante Marie et de l’oncle Roland. Ils adorent surtout mon père. Ma mère est plus réservée.

On se prépare à fêter Noël 1943. Toute la famille et mes parents vont  passer la fête chez la tante Marie.

Et voilà que la sœur cadette, la tante Madeleine, vient me chercher en plein cours à la petite école. Elle chuchote, fait de grands gestes. On me sort de la classe. On m’explique que mes parents ne viendront pas ce mercredi et qu’il vaut mieux que je ne reste pas dans le village pour un certain temps. On m’emmène à Bruxelles jusqu’à Noël. Je reviens pour le réveillon. Où sont mes parents ? La croix blanche les a emmenés ailleurs pour mieux les cacher. Je n’y crois pas trop. Je ne sais pas comment  j’ai compris qu’ils ont été déportés par les Allemands. Ai-je entendu des choses ou bien j’en ai déduit qu’il leur était arrivé la même chose qu’à mon grand père Shaya, à ma tante Sida et son mari Yoynè, tous les trois partis dans un des premiers transports ?

Noël se passe dans la joie. Nous avons chanté  Minuit Chrétien. Et j’avais l’impression que je ne reverrais pas de si tôt ma vraie famille dénoncée par les gens qui avaient racheté la maison à Madame Louise et  Monsieur Joseph. Très longtemps après la guerre ces gens seront montrés du doigt. Ils avaient également pris l’argenterie et des bijoux dont ils se paraient.

Vers la fin de la guerre deux événements se produisirent.

Régulièrement, un jeune voisin de dix sept ans qui se tenait toujours sur le pas de la porte, m’interpelait et se mettait à me parler. C’était un grand, j’étais flattée. Mais on me disait de rentrer. Je me faisais à chaque fois rabrouer – c’est mal élevé de parler à des inconnus.  Ce fut ainsi jusqu’au jour où la Tante Marie attrapa le jeune homme au collet et lui dit en wallon sur un ton menaçant – tu sais que nous cachons une petite juive, si jamais tu nous dénonces on te fera ta fête, la guerre s’arrêtera un jour, j’ai donné mes ordres. On ne l’a plus jamais revu.

Et il y avait aussi Madame Leroy la maitresse des petites classes, qui était parait-il, Rexiste, l’équivalant des Croix de feu en France, comme le jeune homme que je viens d’évoquer et dont j’ai fini par oublier le prénom. La directrice de l’école qui était protestante et résistante toute la guerre tremblait que Madame Leroy nous dénonce. Elle n’en fit rien. Pourquoi et comment, c’est un autre mystère que je regrette comme tant de choses de ne pas avoir élucidé. Il se peut qu’elle ne le sut pas, mais elle pouvait avoir une ligne rouge – dénoncer un enfant que l’on connait et que l’on aime bien ? Ça non.

L’autre événement dont je me souviens c’est un après-midi lorsqu’un jeune soldat allemand entra dans le salon de coiffure. J’étais seule. Il me demanda en allemand où était ma mère. Il voulait se faire couper les cheveux. J’étais si heureuse d’entendre parler ma langue maternelle. J’allais lui répondre en allemand quand je me suis ravisée et dit en français que je ne le comprenais pas. Par geste je lui ai fait comprendre que j’allais chercher la personne qu’il demandait. Je suis partie en courant me réfugier dans la ferme voisine. Je suis restée jusqu’au soir. Je ne me souviens plus de rien. Ni si on m’a cherchée, ou si on a demandé où j’avais disparu, ni si j’ai raconté ma mésaventure.

Comme la tante Marie l’avait si bien prévu la guerre s’est terminée et avec elle l’attente de nouvelles de mes parents a commencé. Seule ma mère reviendra.

Les Allemands fuyaient. Le village restait sur l’expectative. Ils avaient été échaudés lors de la première guerre mondiale.

C’était début septembre. La rentrée scolaire avait été retardée. Les libérateurs, les Américains arrivaient sur leurs tanks. On soulevait les enfants. Ils embrassaient les soldats, en retour on recevait des bonbons et du chewing-gum qui faisait ainsi son entrée en Europe. On voyait pour la première fois dans cette contrée des noirs. Plus tard je les reverrai au Bois de la Cambre dans des goûters dansants. Trop petite pour y assister je regarderai les jeunes adultes dont une de mes cousines Nelly rescapée d’Auschwitz,  danser le Swing, le boggie boggie nouvellement importé par nos libérateurs.

Je suis retournée dans ma famille à Bruxelles. Dans ce qui en restait. Que des femmes. Nous, les enfants, nous fréquentions des mouvements de jeunesse, ce qui nous amènera en Israël. Ma cousine Sonia partira en éclaireur. Elle nous a toutes entrainées.

Ma mère m’a laissée partir. Je lui en suis reconnaissante jusqu’à ce jour. Cette fois, c’est moi qui l’abandonnerai, et cela se reproduira tout le long de notre vie commune. Nous ne serons jamais plus ensemble que quinze jours de ci de là. Si je fais les comptes – cinq ans ensemble jusqu’à la guerre et encore cinq ans après elle.

A l’âge de 13 ans je partirai sur le bateau Negba (vers le Negev) ancré à Marseille.

J’ai dû rester une quinzaine de jours ou plus à dans un camp de transit. J’ai rencontré pour la première fois des Juifs du Maghreb,  surtout du Maroc. Inutile de dire que je n’en avais jamais entendu parler. Il y avait des jeunes comme moi qui faisaient leur Alyah sans leurs parents et il y avait des adultes qui ne parlaient pas le français avec un accent yiddish ou polonais. C’était nouveau. Je croyais que tous les juifs avaient un accent yiddish.  Je me suis fait traiter de francaoui, c’est à dire de goï car me répondaient-ils, j’en avais l’air. Ça commençait bien pour moi qui cherchais mes racines !

Esther Orner est née  à Magdebourg (Allemagne) en 1937 de parents immigrés de Pologne. En 1939, la famille se réfugie en Belgique du côté francophone. A l’âge de 13 ans, en 1950 elle immigre en Israël où elle fait ses études secondaires et universitaires. Elle a vécu une vingtaine d’années à Paris entre 1962 et 1983 où elle a commencé à écrire en français. Elle a collaboré aux Cahier du Nouveau Commerce. Depuis 1983 elle vit à Tel Aviv où elle poursuit son activité littéraire d’écrivaine et de traductrice. Elle a enseigné la traduction littéraire au département de français à l’université Bar Ilan. Esther Orner a publié  plusieurs livres aux Éditions Metropolis  à Genève dont un triptyque de la mémoire – Autobiographie de Personne (1999), Fin et suite  (2001), Petite biographie pour un rêve (2003). Elle a publié Petites pièces en prose très prosaïque aux Éditions Autre Temps – Marseille  (2001). Elle a établi une anthologie de poésie de femmes israéliennes Chacune a un nom aux Éditions Caractères (2008).

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