Un article d’Hélène Schoumann

dans le Jérusalem Post, édition française, du 20 au 26 mars 2012

Boris Cyrulnik, André Glucksmann, Serge Klarsfeld, et tant d’autres restés dans l’anonymat, ont en commun d’avoir été des enfants juifs, traqués mais sauvés. Pour cela, ils se sont cachés, ils ont changé d’identité, ils se sont littéralement métamorphosés durant la Shoah pendant plusieurs années. La première fois, quand ils sont passés de Juifs à Chrétiens français du terroir, et la seconde – ce dont on ne parle jamais ! – au lendemain de la guerre, quand ils ont repris une vie “normale”. Comment vit-on une telle métamorphose de l’identité ?, s’interroge la célèbre psychologue Nathalie Zajde, à travers une série de portraits bouleversants de ces enfants, devenus adultes. Comment réagit-on quand on assiste à l’arrestation de ses propres parents, un beau jour, alors qu’on pensait les retrouver comme d’habitude en sortant de l’école ? Que pense-t-on quand on n’a que cinq ans et que l’on doit mentir à la maîtresse, au policier, au médecin qui vous ausculte ? Que se sont dit tous ces enfants devenus illégitimes du jour au lendemain, à cause de leur identité ? C’est ce qu’explore avec une immense justesse et une grande sensibilité Nathalie Zajde dans Les enfants cachés en France, véritable bible de la psychologie des enfants cachés. On se doutait qu’ils avaient vécu des situations terribles. On pressentait qu’ils avaient su trouver des ressources extraordinaires en eux-mêmes. Mais c’est en lisant ce livre qu’on apprend comment ils ont fait pour supporter l’insupportable. D’après l’auteur, ces enfants ont développé un véritable génie, une intelligence hors du commun, un sixième sens, face aux situations les plus difficiles, les plus paradoxales, les plus terrifiantes aussi. En commençant par l’injonction terrible à laquelle tous les enfants juifs cachés pendant la guerre ont dû se soumettre : “Cesse d’être toi, cesse d’être juif si tu veux rester en vie”. Quelles ont été les réponses de ces petits, souvent enfants de parents juifs émigrés, désocialisés, traqués, quand ils ont dû devenir des étrangers à eux-mêmes ? Chacun, raconte Nathalie Zajde, a cherché et trouvé des solutions appropriées.

Dix mots en yiddish

Hélène Schoumann

Par exemple, cette fillette de sept ans ans, née à Paris, de parents émigrés juifs russes et polonais, placée dans un couvent de bonnes soeurs en province, qui se désespère car elle sent qu’elle est en train d’oublier jusqu’au visage de ses parents, pourtant si bons et auxquels elle est si attachée. Pour lutter contre l’oubli et alors qu’elle ne parle que le français, elle s’invente une règle qu’elle s’impose chaque soir au coucher : interdit de dormir avant d’avoir retrouvé au moins dix mots en yiddish. Car en effet, comme nombre d’enfants juifs, elle est en train d’être séduite par sa nouvelle religion : elle devient première au catéchisme ! Dans sa lutte pour continuer à être la fille de ses parents, elle s’est trouvé un nouvel allié, dont elle n’avait jusque là jamais entendu parler : Jésus en personne à qui elle parle tout bas, en cachette : “Toi au moins, tu me comprends !” En France, les réseaux de sauvetage ont été particulièrement efficaces. C’est là qu’on a sauvé la majorité des enfants juifs pendant la Shoah. Mais pour autant, ces jeunes ont vécu l’arrestation de leurs parents, de leurs voisins, de leurs amis. Et eux-mêmes ont été arrêtés. Pour survivre, ils ont fait acte de “résistance identitaire”, explique Nathalie Zajde. L’auteur rend compte de la subtilité de ces parcours d’enfants, devenus en très peu de temps des êtres exceptionnels pour cause de situations auxquelles ils ont été soumis brutalement. Pour en avoir interviewé près de 200, Nathalie Zajde a constaté que ces enfants là, des survivants précoces de la Shoah, n’ont jamais pu grandir comme tout le monde, malgré les apparences.

Au fond d’eux-mêmes, ils se savent différents. On lira Les enfants cachés en France, et l’on sera ému et édifié, car ce livre, remarquablement écrit, nous parle d’un pan essentiel de l’histoire des enfants juifs en France – n’oublions pas que Gainsbourg, Barbara, Samy Frey, Jack Lang, Bernard Kouchner, Jean Ferrat, Georges Perec et tant d’autres qu’on ne soupçonne pas, qui n’en ont jamais parlé, ont été des enfants cachés. Ce livre nous donne des clefs pour mieux les connaître et les comprendre. ■

 

Les enfants cachés en France, de Nathalie Zajde,

éditions Odile Jacob, février 2012.

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